Heccéités

Vidéo, 3 min 12 s, Nathalie Lavoie, 2022

« Loin d’habiter un sol clos meublé par différents objets, les animaux vivent et respirent dans un monde de terre et de ciel — ou de terre et de ciel en devenir — où percevoir, c’est accorder ses mouvements en contrepoint aux modulations du jour et de la nuit, de la lumière et du soleil, du vent et du climat. C’est sentir les courants de l’air à mesure qu’ils pénètrent le corps et les textures de la terre sous ses pieds. Dans le monde ouvert, pour laisser le dernier mot à Deleuze, “aucune ligne n’y sépare le ciel et la terre ; il n’y a pas de distance intermédiaire, de perspective ni de contour, la visibilité est restreinte ; et pourtant il y a une topologie extraordinairement fine, qui ne repose pas sur des points et des objets, mais des heccéités, sur des ensembles de relations (vents, ondulations de la neige ou du sable, chant du sable ou craquement de la glace, qualités tactiles des deux)” (Deleuze et Guattari, 2009, í1989 ý, p. 474). Ces heccéités ne sont pas ce que nous percevons, dans la mesure où il n’y a aucun objet à percevoir dans le monde de l’espace fluide. Elles sont plutôt ce que nous percevons avec. Pour résumer, percevoir l’environnement, ce n’est pas rechercher les choses que l’on pourrait y trouver, ni discerner leurs formes solidifiées, mais se joindre à elles dans les flux et les mouvements matériels qui contribuent à leur — et à notre — formation. » – Tim Ingold. Marcher avec les dragons. Zones sensibles, 2013.

À travers des paysages surnaturels surgissant du traitement radiographique appliqué à des extraits vidéo tournés en plan fixe sur le lieu où elle vit et un autre situé à proximité, Nathalie Lavoie nous invite à entrer dans l’imaginaire d’une nature en devenir. Son regard initial se porte sur la dispersion des cotons des peupliers, des pollinisateurs attirés par la floraison d’un tilleul, ainsi que des chutes d’eau d’une rivière qu’elle fréquente. En émergent des problématiques liées à l’humanité-nature, telles que la perte majeure de la biomasse et de biodiversité, ainsi que la fonte accélérée des glaciers, comme si le subtil devenait soudainement visible.

L’ARTISTE

Démarche

Nathalie Lavoie conçoit l’art comme un outil de connaissance sensible, immédiate, intuitive, directe : il devient inséparable d’une démarche de compréhension et de co-naissance, c’est-à-dire un sujet et un monde naissant conjointement. Il s’en dégage une poésie à la fois brute et délicate. Elle privilégie une esthétique de la monochromie associant les noirs et les blancs dans une variété de tons. Dans le contexte de résidences, de performances et d’expositions, son intérêt pour le domaine végétal, le geste de création, le territoire et la notion d’habiter s’allie à des objets et à endroits variés. Que ce soit une église désaffectée (2008), l’empreinte du pinceau (2012-2017), le quadrillage (2012-2014), le lin cultivé (2015), la ligne végétale (2016-2019), la ligne cartographique (2016-2019), le pin (2019), le cabinet de curiosités (2019), un musée scientifique (2020-2021), son jardin (2021-2022) et la forêt d’un centre de plein air (2022), elle cherche dans ces circonstances à réaliser des procédés favorisant une relation d’affinité avec la matière.

Biographie

Nathalie Lavoie est détentrice d’une maîtrise en art de l’Université du Québec à Chicoutimi. Auparavant, elle obtint un baccalauréat multidisciplinaire en anthropologie et en psychologie à l’Université Laval de Québec, ainsi qu’une majeure en histoire de l’art de cette institution. De plus, elle a été coordonnatrice du centre d’exposition Art-image de la Maison de la culture de Gatineau de 1995 à 2000. Cette dernière date coïncide avec un retour dans sa région natale, après plusieurs années en milieu urbain. Elle emménage au Saguenay dans une maison-atelier ancestrale en zone rurale et forestière dans le but de se consacrer à sa pratique artistique. Depuis deux décennies, son travail a été présenté dans diverses expositions individuelles à Toronto (2000), Ottawa (2011), Gatineau (2003), Montréal (2005), Côte-Nord (2017, 2019) et Saguenay (2012, 2017, 2019, 2020, 2021), ainsi que dans des expositions collectives au Canada, en France, en Allemagne et au Chili. Aussi, des résidences dans différents lieux lui permettent de poursuivre sa recherche à l’étranger. Trois livres sont dédiés à son œuvre.

Ce projet s’inscrit dans la programmation Décroissance de Regart, centre d’artistes en art actuel et a été réalisé dans le cadre du programme Exploration et déploiement numérique du Conseil des arts et des lettres du Québec.